Ralph Baer, Mémoires du père des jeux vidéo : mes impressions

Rares sont les livres qui proposent un contenu riche et pointu, tout en restant simple d’accès pour le lecteur lambda. C’est vrai dans de nombreux domaines, et peut-être encore plus dans la littérature jeux vidéo. Alors, quand Pix’n Love propose une traduction française de l’autobiographie professionnelle de Ralph Baer, alias le “père des jeux vidéo”, on ne fait pas la fine bouche et on se lance dans sa lecture sans tarder !

Ralph Baer : Mémoires du père des jeux vidéo est un livre précieux, dans le sens où il fige sur le papier le témoignage d’un homme qui a fait naître toute une industrie et a ensuite participé à son développement pendant plus de quarante ans. Mais c’est aussi un bouquin captivant, jamais “barbant”: sa narration à la première personne rend le récit très dynamique, et les fréquentes explications techniques ont été simplifiées pour cette traduction française (avec le consentement de l’auteur). Et je peux vous dire que ce n’est pas une mauvaise idée (surtout si, comme moi, vous n’y connaissez rien en électronique…).

En fait, on remarque aussi très vite que cette simplification permet au lecteur de se concentrer sur l’essentiel, à savoir prendre conscience que Ralph Baer a été, tout au long de sa carrière, un inventeur génial en avance sur son temps. C’est en septembre 1966 qu’il griffonne dans son calepin les grandes lignes d’un concept inédit : jouer à des jeux télévisés interactifs sur une simple télé domestique. Sur ces quatre pages, Baer énonce déjà différents types de jeux (action, plateau, sport, poursuite…) et anticipe le développement d’un “boîtier” à brancher sur le téléviseur et qui coûterait, idéalement, dans les 25$. Cette première ébauche constitue le document fondateur de la future industrie du jeu vidéo, et fera l’objet d’un brevet promulgué en 1973.

La Brown Box et l'Odyssey, deux des oeuvres de Ralph Baer

De 1966 à 1968, Ralph Baer et ses collègues vont mettre au point différents prototypes de plus en plus évolués. Ils n’affichent que quelques symboles lumineux à l’écran, mais assez vite, ils font tourner de véritables jeux (ping-pong, poursuite, quiz…) et accueillent même des accessoires de visée (pistolet, fusil) ! Tous ces travaux mèneront à la présentation, en 1968, de la “Brown Box”, la première vraie machine de jeu. Suivra ensuite, en 1972, la commercialisation de l’Odyssey, la première console de salon mise sur le marché par Magnavox.

À ce sujet, Ralph Baer profite aussi de son autobiographie pour casser certains mythes largement répandus, comme celui qui affirme qu’Atari et sa borne Pong ont joué les précurseurs. Or, rien n’est plus faux. Quand Pong est sorti dans les salles d’arcade, Magnavox avait déjà écoulé 80 000 consoles Odyssey, chacune renfermant le jeu Ping-Pong. Étonnant non ? En fait, en mai 1972, le PDG d’Atari (Nolan Bushnell) avait assisté à une démonstration du jeu Ping-Pong sur la console Odyssey. Il s’était ensuite empressé de charger un de ses ingénieurs, Al Alcorn, de réaliser un jeu similaire, qui allait sortir en arcade sous le titre Pong. La suite, vous la connaissez…

La carrière de Ralph Baer se déroulera par la suite dans l’ombre, partagée entre le jeu vidéo et la simulation militaire (son employeur, Sanders Associates, s’engouffrera sur ce marché, avec l’US Army comme client principal). Ses travaux seront bien souvent décisifs et visionnaires, mais sans forcément trouver des applications commerciales directes. Parmi ceux-ci, on peut citer l’idée de mettre les jeux sur des ROM interchangeables (jamais brevetée, au grand dam de Baer…) ou celle d’intégrer une caméra dans la borne Journey pour digitaliser les visages des joueurs (20 ans avant l’accessoire Game Boy de Nintendo !), le développement de trois bornes d’arcade de sport (qui resteront à l’état de prototypes), la résolution de problèmes techniques sur la console Telstar de Coleco, etc. Finalement, pour le grand public, son invention la plus célèbre ne sera pas un jeu vidéo, mais un jeu électronique : le fameux Simon, sorti en 1978.

Ralph Baer au milieu de tous les jeux et jouets sur lesquels il a travaillé

Outre la présentation de tous ses travaux (je ne les ai pas tous cités, je vous laisse le soin de les découvrir dans le livre), la grosse valeur ajoutée de cette autobiographie vient aussi du fait qu’elle nous emmène dans les “coulisses” d’une industrie naissante, avec tout ce que cela suppose : résolution de nombreux problèmes techniques, frilosité des grands fabricants de l’époque (souvent sceptiques devant cette idée “saugrenue” de jouer sur l’écran d’une télé) et rivalités qui sont très vite apparues entre les sociétés qui osaient s’aventurer sur ce nouveau marché.

Ce dernier point est d’ailleurs largement développé, et ce n’est pas le moins intéressant. Pour faire respecter les brevets de Sanders Associates, Magnavox va en effet intenter de nombreux procès qui s’étaleront de 1976 à 1998 ! Tous les acteurs importants du secteur passeront sur le “grill” : Atari (pour démontrer que Pong n’a rien inventé), Activision, Sega, Data East, Taito, et même Nintendo (pour les technologies utilisées par le Zapper et le robot ROB de la NES). Grâce aux brevets “imparables” de Baer, toutes ces procédures seront gagnées par Magnavox ou réglées à l’amiable (notamment avec Nintendo), et l’ingénieur sera fréquemment appelé à comparaître comme témoin pour expliquer le fonctionnement de ses premiers prototypes, de la Brown Box…

Comme à mon habitude, je me rends compte que j’ai été un peu long, mais c’est pour la bonne cause! Ne vous laissez pas décourager par le côté tantôt technique, tantôt juridique du bouquin. Si vous vous intéressez un peu à l’histoire du jeu vidéo, ces Mémoires de Ralph Baer et leurs nombreuses anecdotes vous tiendront en haleine du début à la fin. On y découvre un homme qui, du haut de ses 90 ans, est resté très humble. Depuis plusieurs années, il fait tout pour nous léguer le fruit de son travail dans les meilleures conditions, et nous raconter la naissance du jeu vidéo est un élément important de cet héritage. En tant que joueurs, nous devons prendre la peine de l’écouter. Après tout, si nous nous éclatons tous les jours sur nos consoles, c’est grâce à lui, Ralph Baer, le seul et unique “père des jeux vidéo”…

articles similaires : vous aimerez peut-être…

IG Magazine #20
Après avoir fièrement passé le cap des trois ans...
Pix’n Love #25 craque pour Strider et adopte une couverture platine
Après l'édition collector à couverture dorée du...
Castlevania – Le Manuscrit maudit : Pix’n Love s’attaque au mythe
L'info est tombée hier, en début de soirée : les...
IG Mag Hors-Série 6 : SEGA, de constructeur à éditeur
Logique : après s'être intéressé au parcours de...

Commentaires

Aucun commentaire pour “Ralph Baer, Mémoires du père des jeux vidéo : mes impressions”

Ajouter un commentaire

* : obligatoire (votre adresse e-mail ne sera pas publiée)

Rechercher

Derniers commentaires

partenaires

Amis du net

Bons plans shopping

© 2007-14 La Mémoire du Pad | Header de Pnutink pour la MdP | Partenaires | Recrutement | Contact Haut de page